L’ancienne coopérative qui aide les agriculteurs à construire eux-mêmes leurs machines, placée en liquidation judiciaire le 21 avril 2026, se réorganise autour de deux associations.
Depuis quinze ans, des centaines d’agriculteurs et d’agricultrices ont bénéficié de l’expérience et des savoirs dispensés par l’Atelier Paysan. Née en Isère au tournant des années 2010, cette « initiative d’autonomisation technique et politique » propose en effet un accompagnement dans la fabrication d’outils, de machines et même de bâtiments agricoles. Concrètement, des stages de plusieurs jours sont régulièrement organisés partout en France, pendant lesquels les participants construisent une machine agricole adaptée à leurs besoins, pour un coût bien moindre que celles proposées à la vente. Ces formations sont payantes, mais cependant souvent prises en charge par diverses collectivités et structures – notamment le fond Vivéa pour la formation des entrepreneurs du vivants, ainsi que France Travail depuis quelques années maintenant. Les plans d’une grande partie des machines fabriquées pendant les stages sont ensuite publiées sous licence libre et accessibles gratuitement sur le site dédié.
S’inscrivant dans cette démarche d’entraide et de Do It Ourselves (« Faire ensemble »), l’Atelier Paysan a d’abord pris la forme d’une association, avant de devenir une SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif) en 2014. Le mouvement va évoluer sous ce statut jusqu’à ce 21 avril 2026, date à laquelle le Tribunal de Commerce de Grenoble a prononcé la liquidation judiciaire de la coopérative. Outre un modèle de formation complexe à faire vivre, ainsi que des difficultés pour financer les communs (élaborer les plans d’outils, tutoriels…), l’Atelier Paysan a en effet subi les conséquences d’un grave incendie qui a touché la « Maison des technologies paysannes », un grand centre de formation et de recherche et développement dont la construction avait été en partie financée grâce à une campagne de financement participatif. Ce malheureux événement a en effet marqué l’entrée de la coopérative dans une période de turbulences financières, avec une dette qui n’a dès lors cessé de s’aggraver, parallèlement à une augmentation significative des prix du métal et de l’énergie sur la même période.
Immédiatement ou presque après l’annonce du tribunal grenoblois, l’Atelier Paysan a su profiter de ce coup dur pour prendre un nouvel élan. Deux associations partenaires de la SCIC se sont rapidement organisées pour prendre le relais et porter le projet. Avec d’un côté « Communs Paysans », qui peut être comparé à un « conservatoire des communs » pour l’Atelier Paysan : l’association est chargée de veiller aux communs diffusés par l’ex-coopérative, notamment dans le domaines des technologies paysannes, afin de les préserver, par exemple, de toute éventuelle appropriation commerciale. De l’autre côté, on retrouve « Soudons, fermes ! », qui regroupe les « essaims »1 de l’ex-coopérative paysanne. Depuis 2025, « Soudons, Fermes » !, porte aussi l’organisme de formation, avec pour mission de déployer l’offre de stages de l’Atelier Paysan depuis les territoires, en mettant à profit les essaims constitués. C’est très clairement cette stratégie d’essaimage et de réseau dans les territoires qui a permis une reprise quasi immédiate du projet défendu par l’ancienne coopérative. L’ancrage local pour la promotion de l’autonomie technique et des technologies paysannes a été décidé et mis en œuvre dès 2019 et avait obtenu en 2023 un financement de la Fondation de France. L’esprit d’entraide et de coopération intrinsèque à l’ex-coopérative, la quête incessante de nouveaux partenaires, expliquent aussi la réactivité de ces derniers pour lui venir en aide et apporter leur soutien.
L’objectif clairement affiché est de mettre en œuvre un autre modèle agro-économique, basé non pas sur l’utilisation de machines toujours plus puissantes et automatisées mais au contraire sur l’usage de machines moins onéreuses et facilement réparables. En offrant aux paysans la possibilité de se réapproprier des savoir-faire technologiques, l’Atelier Paysan leur permet de retrouver de l’autonomie et de l’indépendance. Ils peuvent ainsi s’émanciper plus facilement du modèle industriel agrochimique actuel, essentiellement tourné vers l’exportation, qui abîme durablement les sols et engendre de la précarité alimentaire.
1. Il s’agit d’un réseau de structures locales qui portent des projets et des campagnes pilotées par l’Atelier Paysan, afin de promouvoir l’auto construction. L’objectif de ces « essaims » est de se faire le relais et à terme « s’autonomiser pour répliquer localement une partie de nos activités », comme expliqué sur le site de l’Atelier Paysan.
Aurélien Mathé pour Alpesolidaires


