Et si des artistes venaient à la rencontre des habitants sur la place du marché, à la bibliothèque municipale ou au parc d’à côté pour enchanter leur quotidien ? C’est le pari relevé par Le Grand Collectif. Cette association d’artistes est actuellement installée au sein de la Cité de l’Abbaye à Grenoble, une ancienne cité ouvrière en pleine transformation. Constituée de 15 bâtiments à l’origine, elle a été construite vers 1930 et classée architecture contemporaine remarquable du XXème siècle en 2003. La Ville de Grenoble a obtenu le label Ville d’art et d’histoire pour rénover la cité. Et pendant le temps de sa réhabilitation, ce collectif l’occupe afin d’insuffler une dynamique dans le quartier. Il propose des projets artistiques menés avec les personnes qui y vivent et les diverses structures en place.
Alice Mellul, co-responsable de la coordination du projet du Grand Collectif, contribue à faire vivre ce lieu de résidence avec tous ses occupants. Elle veille à ce que les artistes trouvent des espaces adéquats pour leur travail, de manière à ce qu’ils puissent se constituer « un bon camp de base » puisqu’ils continuent aussi leurs activités hors du quartier. À côté de cela, elle favorise des espaces d’échanges entre artistes, fait évoluer les usages du lieu et se charge des relations avec les partenaires extérieurs (les partenaires financiers ou les représentants de structures du quartier). Le cœur de son travail consiste à organiser des rencontres entre les artistes résidents et les « voisins » afin qu’ils partagent des expériences ensemble durant le temps où ce territoire est communément habité. Elle nous présente l’histoire de ce collectif, ses missions et comment les artistes ont tissé des liens et créent l’animation dans le quartier au travers de leurs propositions.
Un cercle vertueux entre les artistes, les habitants du quartier et la municipalité de Grenoble
« L’idée de ce projet a germé au sein de la compagnie Regards des lieux lors d’un retour de tournée. Son équipe cherchait une solution qui répondrait à son besoin de lieux de répétition et a décidé de contacter la Ville de Grenoble pour proposer d’occuper des lieux vacants. Le projet a été accepté et a abouti en 2021 : le Grand collectif, constitué en association en 2019, a pu s’installer dans l’ilôt central de la cité, place Charpin.
L’association Le Grand Collectif regroupe plusieurs associations existant aussi de manière autonome : des équipes artistiques souvent en lien avec le spectacle vivant et des artistes-auteurs – peintres, plasticiens et auteurs de bande dessinée. Il est composé de membres actifs, qui œuvrent au développement du projet de l’association, de résidents longs, le temps d’une saison et de résidents courts, pour un projet de création ponctuel.
L’objet de l’association est de porter un projet artistique et culturel sur le territoire de l’ancienne Cité de l’Abbaye, le temps de sa transformation. Les missions du Grand collectif sont multiples. Tout d’abord, il a pour but d’offrir un espace de travail pour les équipes artistiques le constituant. Ensuite, il vise à développer de multiples ateliers de pratiques artistiques avec les habitants du quartier de l’Abbaye et du secteur 5 de Grenoble¹, les personnes hébergées de façon transitoire dans un centre d’accueil voisin, les écoles du quartier et le café associatif de la Pirogue. Les artistes sont rémunérés pour transmettre leur savoir artistique, et ces ateliers nourrissent en partie leur travail de création.

En plus de cela, le Grand Collectif est lieu d’accueil de compagnies extérieures et d’artistes-auteurs. Ces derniers bénéficient d’un accompagnement sur la production, le réseau, les demandes de subvention, ainsi que de formations entre pairs… Enfin, le projet comporte un événement inscrit dans l’espace public au mois de juin, la Fête du Grand Collectif, dans la continuité de la fête de quartier annuelle. Nous programmons à la fois un spectacle et un concert. »
Les habitants du quartier
« Après une première phase dédiée à accueillir une population d’ouvriers dans la Cité de l’Abbaye il y a environ cent ans, une communauté gitane sédentaire est venue s’y installer sur une longue période. Aujourd’hui, il fait partie des quartiers prioritaires de Grenoble, ce qui signifie que la population est globalement assez précaire.
Le secteur 5 de Grenoble est haut en diversité de cultures alors que ce sont des quartiers très distincts, avec des histoires particulières, et qui ne se mélangent pas forcément. En tout cas, ce secteur est fort d’une richesse en termes de populations et de communautés variées. Cela engendre de belles rencontres avec des personnes qui ne nous ressemblent pas et c’est le point fort de notre projet. »
Des projets fédérateurs menés avec les habitants
« Tout comme pour la Fête du Grand Collectif du mois de juin, en 2024, nous nous sommes intégrés à un événement qui existait avant notre venue, le Carnaval. C’est une tradition forte dans le quartier de l’Abbaye, elle existe depuis longtemps. Différents acteurs du quartier y prennent part et il regroupe les familles. D’habitude, les enfants et les habitants du quartier fabriquent un personnage de Monsieur Carnaval qui est brûlé à la fin de la déambulation pour la plus grande joie des enfants. Cette fois, c’est le Colectivo Terrón, qui emploie beaucoup de matières végétales dans ses créations, qui l’a réalisé avec les enfants et les habitants. Ils ont créé le personnage tout en osier comme auparavant, y ajoutant leur touche artistique.

Le collectif s’est aussi attaché à jouer sur le rendu du défilé, proposant des maquillages aux couleurs chatoyantes à réaliser en famille à base de terre et d’eau. Il a travaillé sur la question du sens du carnaval et de la parade : quel est le sens de ce Monsieur Carnaval ? Pourquoi est-ce un homme et a-t-il toujours la même forme ? Quelle est sa symbolique ? Il en a exploré le sens d’un point de vue politique, et aussi, il s’est intéressé au fait que cet événement soit fabriqué avec les gens du quartier. Toutes ces réflexions ont nourri les ateliers menés avec les habitants dans ce cadre.
Le Grand Collectif a aussi organisé une Fête de la Science à l’Abbaye, nouvel événement dans le quartier cette fois, en lien avec Planète Sciences notamment, dans le cadre de la manifestation nationale de la Fête de la Science. Nous avons proposé toute une journée d’expériences autour de la matière terre, à la fois sensorielle, philosophique, avec des projections, une émission radio, des images, de la musique, etc. Cela s’est passé dans le hall de la Maison des Habitants de l’Abbaye. C’est caractéristique de notre manière d’intervenir : au lieu d’aller dans un endroit et d’inviter le public à venir, nous nous installons dans les lieux fréquentés par les gens. Un travail spécifique a aussi été réalisé à cette occasion avec l’école Bajatière et le lycée Argouges. »
La vie de quartier
« Nous réalisons beaucoup de projets avec les gens du quartier : cela représente environ 800 heures de pratiques artistiques par an depuis 5 ans. En nous installant sur la place du marché, dans le hall de la Maison des Habitants Abbaye ou avec l’événement du Carnaval, nous sommes au cœur de la vie du quartier. Cela permet aux personnes de se sentir destinataires des propositions. Il y a toujours énormément de belles surprises dans les échanges. Et tout cela n’est qu’un prétexte pour entrer en lien les uns avec les autres. Le fait de proposer aux habitants de participer à un de nos projets, c’est aussi une façon d’amener les personnes à se sentir légitimes de prendre part à des pratiques artistiques et qu’il y ait un croisement entre des artistes et les habitants d’un territoire. En fonction des saisons, l’espace public devient notre espace commun. Nous cherchons à voir comment nous pouvons l’habiter ensemble, puisque nous le traversons tous : la question est d’envisager une façon d’en faire un terrain de jeu commun.
Au départ, nous avons pensé que la seule façon d’entrer en lien c’était de montrer ce que nous faisons. Alors nous avons organisé des événements au café associatif de la Pirogue, à la bibliothèque Abbaye-les-Bains… Souvent, les choses ne se sont pas passées comme on les aurait imaginées.
Par exemple, un jour nous avons installé la caravane de Regard des lieux au marché afin d’y inviter les gens à un ciné-concert pour six personnes dans la caravane, avec un guitariste. La caravane est rapidement devenue le phénomène du marché. Beaucoup de personnes ont manifesté de la curiosité à son égard, se sont interrogées, déployant tout un imaginaire. Les plus hardis jetaient un œil par la fenêtre pour voir ce qu’elle abritait. En tout cas, la caravane a provoqué la sensation qu’il s’était passé quelque chose. La proposition artistique en elle-même n’a pas eu le succès espéré. Mais, au bout du compte, à force d’être présents dans plusieurs endroits, d’inviter les gens à nos propositions, de rencontrer des parents à la crèche dont les enfants, après avoir grandi, se trouvent à l’école où nous intervenons également, les habitants ont fini par nous identifier comme les occupants des bâtiments aux volets verts qui réalisent telle ou telle action artistique. Et d’autres savent que nous existons, sans même avoir participé à nos actions. »
Des projets, des tranches de vie
« Tout d’abord, je voudrais préciser que les habitants sont ceux du secteur 5, car la Cité de l’Abbaye a été quasiment vidée de ses habitants. Toutefois, dans la cité, un centre d’hébergement accueille temporairement des personnes sans domicile fixe, le CCAS loge des familles d’origine étrangère et une association accompagne des jeunes migrants majeurs isolés. Ce sont eux nos voisins les plus proches en réalité, mais pour beaucoup de personnes et pour les institutions, ce sont les plus lointains, du fait de leur situation transitoire et de grande précarité. Nous avons développé des projets avec ces personnes, qui ont été intéressants à la fois du point de vue de la qualité artistique et par rapport à la place que ça leur a donné. Et notre temps de passage, nous l’aurons aussi fabriqué avec eux, dans la question de l’occupation temporaire et transitoire. Ils en font vraiment partie, au même titre que les autres plus “installés”.
Nous envisageons que cela continue avec les prochains arrivants parce que nous sommes très mobilisés par la question de la mémoire – au sens de la transmission et de la trace : que restera-t-il de cette traversée, de ceux qui étaient présents auparavant, actuellement, et ceux qui viendront plus tard ? C’est un morceau de l’histoire du quartier et ses vecteurs sont les personnes présentes. Nous, nous sommes de passage. »
Garder trace des événements partagés
« Nous éditons un journal présentant notre démarche, les artistes, les projets – Le petit journal du Grand Collectif (cf liens plus bas), réalisons des éditions – par exemple lors d’un projet avec la crèche Châtelet) et un site d’archives qui répertorie les projets artistiques réalisés avec les personnes du quartier. Cela permet aussi de conserver des images des rencontres car il s’y passe énormément de micro-événements informels.
Pour les habitants, il y a une forme de confusion nous concernant car nous sommes en résidence, mais n’habitons pas le quartier. La notion d’artistes en résidence, pour certains, est une idée assez floue ! Cependant, nous partageons la vie quotidienne dans le sens où nous traversons la place Charpin, celle du marché, à l’école – certains y amènent leurs enfants, d’autres des artistes ! Nous nous croisons pour jeter nos poubelles, occupons le parc…
La plus grande réussite, c’est tout le vécu engendré qui n’est pas restitué, ni dans les bilans de subvention, ni dans un livre en rapport avec un projet. C’est à mon sens la marque d’un projet réussi sous de multiples aspects. Et ce qui est très positif dans cette occupation et dans le lien tissé avec les gens qui nous entourent, c’est aussi que beaucoup de choses se passent dont on ne gardera pas forcément trace mais qui créent du lien entre les gens. »
Pour en savoir plus
> Pour s’informer sur les actions menées par le Grand Collectif avec les personnes vivant dans le quartier et les structures qu’il abrite, consultez Les archives du Grand Collectif.
> Et aussi, lisez Le Petit Journal du Grand Collectif en ligne !
>> numéro 1
>> numéro 2
¹ Le secteur 5 de Grenoble comprend les quartiers Abbaye-Jouhaux, Malherbe, Teisseire et Châtelet.
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Crédits photo (dans l’ordre d’apparition) :
©Illustration Alice Raconte – Les Volets Verts
©Crédits DR – Fête de l’Abbaye
©Emmanuelle Moy – Carnaval à l’Abbaye
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Nous remercions vivement Alice Mellul pour son accueil et cette interview.
Frédérique Hellé pour Alpes Solidaires.

